« la réflexivité même sur ma propre discipline »

Ce que m’a apporté le grec

Jérôme Gautié, professeur d’économie à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

 

J’ai suivi un enseignement de grec ancien de la classe de 5ème à la classe de Terminale (et j’ai passé l’épreuve correspondante au Baccalauréat). Comme pour beaucoup d’autres élèves, l’apprentissage du grec a été pour moi une extraordinaire école tout à la fois de rigueur et de plaisir.

Des bases en grec ancien sont bien sûr très utiles pour l’apprentissage d’autres langues (à commencer par le français). En tant qu’enseignement chercheur, la connaissance de l’étymologie grecque m’est aussi précieuse pour la compréhension de nombreux termes scientifiques. Mais bien au-delà de la saisie du sens de tel ou tel terme, c’est la réflexivité même sur ma propre discipline qui est nourrie par la connaissance du grec ancien. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, il est très éclairant de remonter aux sources du terme même d’« économie » pour en saisir les enjeux. « L’économique » de Xénophon, le premier traité dans le domaine, traitait des règles de bonne gestion de la « maisonnée » (OIKOS, la maison) – qui regroupe à la fois, et de façon indissociable l’entreprise (agricole) et la famille. On y trouve donc des conseils pour bien gérer son domaine et mais aussi ses relations familiales, avec sa femme, ses enfants…ses esclaves. Sa première traduction française au XVI ème sicèle adoptera le terme de « Mesnagerie » pour désigner « l’économique » (traduction postérieure). Je me plais donc à enseigner à mes élèves que « l’économique » est à la fois à l’origine du terme de « ménage » (repris par la Comptabilité nationale), et aux sources des arts et champs d’études que sont le « Management » (même racine étymologique) et « l’économie » que l’on dira « politique » pour différencier les règles de gestion de la nation de celles du ménage / entreprise familiale. Ainsi, la connaissance du grec et de l’étymologie éclaire les fondements mêmes des deux disciplines que sont aujourd’hui « les sciences de gestion » et « la science économique », et permet de mieux comprendre leurs rapports.

Mais bien au-delà d’un usage simplement « instrumental » de la langue, apprendre le grec ancien, c’est aussi et surtout s’initier à un des socles communs de nos sociétés européennes, ce qui est fondamental dans un monde de plus en plus globalisé. En d’autres termes, apprendre le grec ancien, c’est aussi participer à la défense d’un certain humanisme, ce à quoi, en tant qu’économiste critique d’un monde qui aurait construit son universalité sur la simple marchandisation généralisée, je suis particulièrement sensible.